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Uriel et Les Pierres Descellées (épisode 3)

I. La Librairie du Marais

Il y a des rues à Paris qui résistent au temps non pas parce qu’elles sont protégées par les monuments historiques ou célébrées dans les guides touristiques mais parce qu’elles ont décidé, silencieusement, de ne pas participer à la modernité. La rue de la Verrerie, ce mardi de juillet, avait cette qualité particulière. Les pavés légèrement disjoints. Les façades étroites penchées l’une vers l’autre comme deux vieilles personnes qui se confient un secret. Et au numéro dix-sept entre une épicerie fine et un atelier de reliure dont la vitrine n’avait manifestement pas été nettoyée depuis l’ère Pompidou une librairie.

Pas d’enseigne lumineuse. Pas de présentoir moderne. Juste une plaque de laiton gravée, vissée dans le bois de la porte :

LATOMIA — Livres anciens et traditions

Uriel poussa la porte.

L’odeur d’abord ce mélange dense et doux de vieux papier, de cire et d’encens léger qui signale que l’on entre dans un espace où le temps obéit à des règles différentes de celles qui régissent le dehors. Puis la pénombre douce, délibérée, comme si la lumière avait été dosée avec soin pour préserver quelque chose de fragile. Des rayonnages du sol au plafond, chargés de volumes dont certains portaient des titres en latin, d’autres en allemand gothique, d’autres encore dans des alphabets qu’Uriel ne reconnut pas immédiatement.

Il avança lentement.

Franc-maçonnerie. Rose-Croix. Alchimie. Ordres chevaleresques. Hermétisme. Traditions initiatiques.

Et puis au fond de la salle, accrochée au mur entre deux rayonnages, éclairée par une unique applique à flamme jaune  une échelle mystique.

Uriel s’arrêta.

Elle était en bois sombre  noyer peut-être, ou ébène, il n’aurait su dire. Haute d’environ soixante centimètres. Sept échelons. Sur chacun d’eux, gravée avec une précision d’orfèvre, une lettre hébraïque qu’il ne savait pas lire mais dont la forme lui sembla immédiatement familière  comme ces visages que l’on reconnaît sans pouvoir les situer, parce qu’on les a vus en rêve avant de les rencontrer dans la vie.

Il tendit la main vers l’échelle et s’arrêta, la main en l’air, sans la toucher.

— Elle vous attire, n’est-ce pas ?

La voix venait de derrière lui. Uriel se retourna.

Le libraire était un homme d’une soixantaine d’années petit, sec, avec des lunettes rondes à montures d’acier et un veston de velours bordeaux légèrement élimé aux coudes. Ses yeux d’un gris particulier, presque incolore regardaient Uriel avec une attention tranquille qui n’avait rien de la curiosité commerciale ordinaire. C’était le regard de quelqu’un qui évalue non pas ce que vous voulez acheter, mais ce que vous êtes capable de recevoir.

— Elle date de 1743, dit-il en s’approchant. Provenance inconnue. Probablement une loge de Province peut-être Bordeaux, peut-être Lyon. On ne sait pas exactement.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Uriel. Puis, conscient de l’évidence partielle de la question : Je veux dire  à quoi servait-elle, dans un rituel ?

Le libraire se plaça à côté de lui et contempla l’échelle un moment avant de répondre avec cette façon qu’ont certains hommes de laisser un silence s’installer non par hésitation, mais par respect pour ce qu’ils vont dire.

— Elle représente le chemin de la conscience, dit-il enfin. Sept échelons. Sept étapes. Dans la tradition du trentième degré, elle symbolise la transformation des obstacles en degrés d’élévation. Ce qui bloque devient ce qui monte. Ce qui résiste devient ce qui construit.

Uriel ne répondit pas.

— Vous voyez, continua le libraire, la plupart des hommes passent leur vie à contourner leurs obstacles. Ou à les subir. Ils les traitent comme des ennemis  des accidents du chemin, des malchances, des injustices du destin. Il marqua une pause. L’enseignement de cette Échelle dit autre chose. Il dit que l’obstacle est le chemin. Que la limite n’est pas là pour vous arrêter — elle est là pour vous indiquer le prochain échelon.

— Transformer les obstacles en échelons, murmura Uriel, presque pour lui-même.

Le libraire le regarda avec ce léger changement d’expression — imperceptible pour qui ne l’aurait pas observé attentivement — de quelqu’un qui vient d’entendre une phrase qu’il ne s’attendait pas à entendre de cette bouche là.

— Vous connaissez cette formulation, dit-il. Ce n’était pas une question.

— Je l’ai lue quelque part, dit Uriel prudemment.

Un autre silence. Plus chargé que le précédent.

Le libraire hocha légèrement la tête de ce hochement particulier qui signifie non pas je vous crois mais je comprends pourquoi vous dites cela — et se dirigea vers son comptoir. Il disparut derrière un rideau de velours brun, et Uriel l’entendit remuer quelque chose un tiroir, peut-être, ou une boîte.

Il revint avec un livre.

Fin. Relié de cuir brun usé. Sans titre sur la tranche. Il le posa sur le comptoir devant Uriel avec la délicatesse de quelqu’un qui pose quelque chose de vivant.

— Ceci pourrait vous intéresser, dit-il simplement.

Uriel ouvrit la première page.

Rituel du Grade de Chevalier Kadosch. 1791.

Le sang lui monta au visage — non pas de honte, mais de cette émotion particulière qui ressemble à la honte parce qu’elle implique d’être vu, et qui n’est pourtant pas la honte, parce qu’elle implique aussi d’être reconnu.

Il leva les yeux vers le libraire.

— Combien ?

— Pour vous, dit l’homme avec un sourire bref, c’est un prêt.

Il glissa une enveloppe entre les pages avant de refermer le livre. Cachetée à la cire. Noire. Sans inscription.

— Vous l’ouvrirez chez vous, dit-il. Et dans sa voix il y avait quelque chose qui n’était pas une suggestion.

II. La Filature

Uriel ressortit dans la lumière de juillet avec le livre sous le bras et l’enveloppe à l’intérieur  dont il sentait la présence à travers le cuir comme on sent une braise à travers l’épaisseur d’un gant.

Il n’avait pas fait vingt mètres.

La sensation arriva d’abord comme une légère perturbation dans l’air — ce sentiment irrationnel et pourtant précis d’être regardé dans le dos. L’instinct primitif, antérieur au langage et à la raison, que la civilisation moderne n’a pas éteint mais seulement mis en veilleuse.

Il ralentit. Légèrement. Sans se retourner.

Dans le reflet d’une vitrine de galerie entre deux tableaux abstraits qui auraient peut-être mérité davantage d’attention en d’autres circonstances  il aperçut une silhouette.
Un homme. Manteau sombre malgré la chaleur de juillet. Chapeau bas. Qui marchait à une distance constante. Ni trop près ni trop loin. Avec cette régularité de quelqu’un qui a l’habitude de suivre sans être vu.

Uriel tourna à droite. Rue des Rosiers.

La silhouette tourna aussi.

Il accéléra le pas. Dépassa une boulangerie dont les odeurs de pain chaud créaient un contraste presque absurde avec l’inquiétude qui montait en lui. Tourna encore — rue des Écouffes, plus étroite, moins fréquentée. Les pavés inégaux sous ses semelles. Les façades rapprochées qui transformaient la rue en couloir d’ombre.

Il se retourna brusquement.

Personne.

La ruelle était vide. Absolument vide avec ce silence particulier des espaces urbains soudainement désertés, qui ont quelque chose de légèrement irréel, comme une scène de théâtre entre deux actes.

Uriel resta immobile, le souffle court, le livre serré contre sa poitrine.

C’est alors qu’il vit le mur.

À sa gauche une façade de pierre ancienne, presque noire de crasse centenaire, entre deux fenêtres murées depuis longtemps. Et dans cette pierre, gravé avec un ciseau dont les coups étaient visibles à la lumière rasante de l’après-midi : un aigle bicéphale.

Bicéphale.

Petit pas plus grand qu’une main ouverte. Mais d’une précision remarquable, comme si celui qui l’avait taillé avait voulu que le temps ne l’efface pas. Deux têtes tournées en sens opposé. Des ailes déployées. Des serres ouvertes.

Et en dessous, dans une graphie ancienne, presque effacée mais encore lisible pour qui voulait bien regarder :

Non nobis.

Pas pour nous.

Uriel resta longtemps devant ce mur. Le livre contre sa poitrine. La ruelle vide derrière lui. Et l’aigle de pierre qui regardait simultanément vers l’est et vers l’ouest  vers le passé et vers l’avenir avec la patience absolue de ce qui a été taillé pour durer plus longtemps que ceux qui l’ont taillé.


III. La Clef

Ligne 1. Direction Vincennes.

Uriel était monté dans le premier métro venu moins par destination que par besoin de mouvement, de cette illusion de maîtrise que procure le fait d’aller quelque part, même quand on ne sait pas exactement où.

Le wagon était à moitié plein. La lumière blanche et crue des néons souterrains qui aplatit les visages et donne à chacun l’air légèrement absent de ceux qui voyagent entre deux moments de leur vie.

L’homme s’assit en face de lui à Châtelet.

Uriel ne l’avait pas vu monter. Il était simplement là comme si la banquette en face avait décidé, entre deux stations, de ne plus être vide. Manteau sombre. Cinquantaine d’années. Mains posées à plat sur les genoux avec cette immobilité particulière qui n’est pas l’indifférence mais son exact contraire la présence totale de quelqu’un qui n’a rien à prouver et nulle part où être davantage que là.

Il regardait Uriel.

Pas avec l’insistance agressive des regards de défi, ni avec la curiosité indiscrète des regards ordinaires. Avec quelque chose de beaucoup plus déstabilisant  une reconnaissance tranquille. Comme si cet homme le connaissait depuis longtemps, ou connaissait quelque chose à son sujet qu’Uriel lui-même ignorait encore.

Le train repartit.

— Frère, dit l’homme.

Une seule syllabe. Prononcée à voix basse, presque inaudible dans le bruit du métro  et pourtant Uriel l’entendit avec une clarté parfaite, comme si ce mot avait été dit directement dans son esprit plutôt que dans l’air.

— Je ne vous connais pas, dit Uriel. Sa voix était plus ferme qu’il ne l’avait prévu.

L’homme sourit légèrement.

— Mon nom est autre, dit-il, et le même pourtant.

Uriel sentit quelque chose se glacer et se réchauffer simultanément dans sa poitrine cette sensation paradoxale qui accompagne les moments où la réalité confirme ce que l’on n’osait pas encore croire.

— Vous étiez dans la forêt, dit Uriel.

Ce n’était pas une question.

L’homme ne répondit pas directement. Il plongea la main dans la poche intérieure de son manteau  un geste lent, visible, délibéré, comme pour signifier qu’il n’y avait rien là à craindre. Et il en sortit une clef.

Ancienne. Lourde. En fer forgé noirci par le temps, avec une tête ouvragée en forme de croix pattée  la croix des Templiers et un anneau gravé de lettres minuscules qu’Uriel ne parvint pas à déchiffrer dans la lumière blanche du wagon.

Il la posa sur la banquette entre eux.

La clef du Palladium, dit-il simplement. Elle vous appartient maintenant.

— Je ne comprends pas, dit Uriel.

— Vous comprendrez.

Le train entra en station. Louvre Rivoli.

L’homme se leva avec cette légèreté surprenante de certains hommes âgés dont le corps a conservé une agilité que l’âge n’a pas réussi à alourdir.

— Attendez ! dit Uriel.

Il se leva trop mais le wagon était plein, et entre lui et la porte il y avait trois personnes qui descendaient sans se presser, une poussette, et cette inertie particulière des foules souterraines qui ne s’écartent jamais quand on voudrait qu’elles le fassent.

Il atteignit le quai juste à temps pour voir  ou croire voir le manteau sombre disparaître dans le couloir de correspondance. Il s’élança. Gauche, puis droite, puis encore gauche dans le labyrinthe de Châtelet ce ventre souterrain de Paris où les couloirs se croisent et se dédoublent et se répondent avec la logique labyrinthique d’un rêve d’architecture.

Il n’y avait plus personne.

Uriel s’arrêta au milieu du couloir, essoufflé, la clef serrée dans le poing. Autour de lui le flux indifférent des voyageurs parisiens — qui le contournaient avec l’habileté automatique des gens qui ont appris à naviguer entre les obstacles humains sans jamais vraiment les voir.

Il ouvrit la main.

La clef était là. Réelle. Froide. Lourde d’une façon qui n’était pas seulement physique.

Il la referma dans son poing et remonta vers la surface.


IV. Le Vouloir sans Désir

Il était presque minuit quand Uriel posa enfin l’enveloppe sur la table de son bureau.

Il l’avait portée toute la journée sans l’ouvrir  par une discipline qu’il ne s’était pas consciemment imposée mais qui s’était imposée d’elle-même, comme si quelque chose en lui savait que certaines révélations demandent à être précédées d’une préparation intérieure. Que l’on n’ouvre pas une lettre de cette nature entre deux stations de métro ou dans la queue d’une boulangerie.

Il l’ouvrit maintenant.

À l’intérieur : une feuille. Blanche. Trois lignes à l’encre noire, d’une écriture régulière et ancienne  pas le type d’écriture que l’on apprend dans les écoles de la République, mais celle, plus verticale, plus tenue, que l’on voit dans les lettres du dix-neuvième siècle.

Forêt de Fontainebleau. Rocher des Druides. Dans trois jours. À l’heure où la nuit commence.

Et en dessous, une seule phrase :

La pierre ne suffit plus.

Uriel resta longtemps immobile devant cette feuille.

Puis il posa la clef à côté  la clef du Palladium, la clef du Maître Secret, dont il ne connaissait pas encore la serrure mais dont il sentait le poids dans sa paume comme on sent le poids d’une décision prise avant même d’en avoir conscience.

Il se leva. Alla à la fenêtre. Paris dans la nuit  les lumières, les bruits lointains, cette respiration continue d’une ville qui ne dort jamais vraiment et qui, précisément pour cette raison, ignore presque toujours ce qui se passe dans l’obscurité de ses propres profondeurs.

Et là, debout devant sa fenêtre, Uriel laissa venir ce que la journée avait préparé sans le dire.

Il avait quarante-quatre ans.

Il avait passé les vingt premières de ces années à construire des diplômes, une carrière, des certitudes, une identité sociale suffisamment solide pour résister aux regards des autres et, ce qui est infiniment plus difficile, à son propre regard sur lui-même. Et les vingt suivantes à subir  le mot s’imposa avec une brutalité que rien ne tempéra  à subir les événements. Son mariage défait comme un nœud mal serré. Son père disparu avant qu’ils aient eu le temps de se dire ce qu’ils auraient dû se dire. Ses années de travail intense suivies du vide professionnel qu’il avait traversé comme on traverse une zone sinistrée en cherchant à sortir le plus vite possible, sans jamais comprendre ce que la dévastation avait à lui apprendre.

J’ai pris l’engagement de ne point subir les événements, mais de les transformer.

La phrase du rituel. Prononcée dans la salle souterraine par un homme dont il ne connaissait pas le nom  et qui pourtant l’avait atteint, ce soir-là à travers la pierre froide, avec une précision qui n’appartenait pas au hasard.

Qu’est-ce que cela signifiait  vraiment ?

Il chercha. Non pas dans les livres  les livres pouvaient attendre. Dans sa propre expérience. Dans la texture réelle de ses jours.

Subir un événement, c’est le laisser agir sur soi comme une force extérieure à laquelle on n’oppose que la résistance passive ou la fuite. L’événement arrive. Il fait mal, ou il déplace, ou il détruit quelque chose. Et l’on attend que ça passe  avec la patience résignée de ceux qui ont décidé, sans se l’avouer, que la vie est quelque chose qui se subit plutôt que quelque chose qui se crée.

Mais transformer un événement c’est autre chose entièrement.

Ce n’est pas nier la douleur. Ce n’est pas prétendre que ce qui blesse ne blesse pas. Ce n’est pas cette forme d’optimisme de façade qui repeint les murs sans toucher aux fondations.

Transformer un événement, comprit Uriel dans le silence de son appartement, c’est lui poser une question différente. Non plus pourquoi m’est-il arrivé ceci ?  question qui tourne en rond, qui se mord la queue, qui finit toujours par accuser soit le destin soit soi-même sans rien résoudre. Mais : qu’est-ce que ceci m’appelle à devenir ?

L’obstacle comme signal. L’épreuve comme boussole. La limite comme invitation.

Transformer les obstacles en échelons de l’Échelle Mystique. Le but d’aujourd’hui sera l’échelon de demain.

Il pensa à son mariage défait. Ce n’avait pas été un échec  c’avait été un enseignement sur ce qu’il était vraiment, dépouillé des masques sociaux et des rôles commodes. Douloureux comme tous les enseignements qui méritent ce nom.

Il pensa à son père. À ce deuil jamais fait. Il comprit  avec une clarté soudaine et presque physique — que ce deuil inaccompli n’était pas une faiblesse. C’était un échelon qui attendait d’être monté. Un passage qu’il avait contourné pendant dix ans et qui était toujours là, patient, infranchissable par définition puisqu’on ne franchit pas ce qu’on évite.

Et il pensa à la phrase qui l’avait le plus arrêté — celle qui semblait au premier abord la plus étrange, la plus contradictoire :

Le Vouloir sans désir.

Comment vouloir sans désirer ? N’est-ce pas là un oxymore une impossibilité logique que seul le langage rituel peut se permettre parce qu’il n’a pas de compte à rendre à la raison ordinaire ?

Non.

Ce n’était pas un oxymore. C’était une distinction fondamentale entre deux formes d’intention que la langue française  et peut-être toutes les langues modernes avait négligé de séparer par des mots différents.

Le désir au sens ordinaire l’épithumia des Grecs est une force qui tire vers l’extérieur. Elle naît du manque, elle cherche à combler le manque, et une fois le manque comblé elle se recrée elle-même en cherchant un nouveau manque à combler. C’est la roue du désir que le Bouddhisme a décrite avec une précision clinique  et dont les traditions occidentales ont, chacune à leur façon, proposé une sortie.

Mais le Vouloir le Vouloir avec une majuscule, celui dont parlait le rituel c’est une force différente. Elle ne naît pas du manque. Elle naît de l’alignement. De ce moment où ce que l’on fait coïncide exactement avec ce que l’on est sans effort de volonté, sans tension, sans le sentiment de devoir se forcer ou se convaincre. Le Vouloir sans désir, c’est l’action juste accomplie par l’homme juste au moment juste  sans que l’ego vienne réclamer sa part du résultat.

Non nobis, Domine. Non nobis.

Pas pour nous.

Uriel prit la clef. La tint dans sa paume ouverte. Elle était froide d’abord  puis, progressivement, elle prit la chaleur de sa main. Comme si elle acceptait de lui appartenir. Ou comme si elle lui permettait, provisoirement, de la tenir.

Il n’était pas le même homme qu’il y a deux mois.

Ce n’était pas une pensée orgueilleuse c’était simplement un constat, posé avec la sobriété de l’ingénieur qu’il était resté, même dans cette nuit particulière. Quelque chose s’était modifié dans sa façon d’habiter sa propre existence. Non pas un renversement spectaculaire, non pas une conversion au sens dramatique mais un déplacement subtil et définitif, comme lorsqu’une pièce de mécanique de précision glisse enfin dans l’emplacement pour lequel elle a été fabriquée. Un clic intérieur. Silencieux. Irréversible.

Il avait cessé de vouloir comprendre ce qui lui arrivait.

Il avait commencé à vouloir le transformer.

Il reposa la clef à côté de la feuille blanche. Les regarda ensemble  la clef ancienne et l’adresse manuscrite. L’objet et la destination. La question et le chemin vers la réponse.

Dans trois jours. À l’heure où la nuit commence.

Il n’avait pas décidé d’y aller.

Il savait simplement  avec cette certitude qui n’a pas besoin de décision parce qu’elle précède toute décision qu’il irait.

Ce n’était plus du désir.

C’était du Vouloir.



Rosada Esprit Libre 
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Alexandre Remo ROSADA

Écrivain et Journaliste.

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