URIEL et La Pierre Descellée (épisode 2)
I. Le Mois Intermédiaire
Il y a des expériences que l’on ne raconte pas.
Non par secret. Non par pudeur. Mais parce que les mots disponibles dans le langage ordinaire sont taillés pour des réalités ordinaires.
Uriel avait donc gardé le silence.
Pendant un mois entier, il avait continué à vivre sa vie d’ingénieur parisien avec la même apparence d’ordre et de méthode qui avait toujours été la sienne. Les réunions. Les rapports. Le café du matin pris debout contre le comptoir d’un zinc de la rue de Rivoli. Les dîners avec des amis intelligents qui parlaient de politique et de cinéma et qui ne remarquèrent pas ou firent semblant de ne pas remarquer que quelque chose en lui s’était déplacé, comme une pièce de mobilier intérieur que l’on aurait légèrement bougée sans pouvoir dire exactement laquelle.
Il dormait différemment. Plus profondément. Avec une qualité de silence dans le sommeil qu’il n’avait pas connue depuis l’enfance, cette époque lointaine où le monde n’avait pas encore exigé qu’il se justifie d’exister.
Et il rêvait. Des flammes droites qui ne vacillaient pas. Une échelle de pierre dont les barreaux portaient des lettres qu’il ne parvenait jamais à lire tout à fait avant de se réveiller. Un aigle aux deux têtes qui regardait simultanément vers l’est et vers l’ouest et dont le regard, dans le songe, n’exprimait ni l’inquiétude ni la division, mais quelque chose d’infiniment plus rare : la paix du paradoxe consenti. Il n’avait pas cherché à comprendre. C’était déjà, sans qu’il le sache encore, une forme de sagesse.
II. Le Chemin Retrouvé
Le soir du retour, il plut d’abord.
Une pluie fine de juin presque imperceptible, cette sorte de bruine qui ne mouille pas vraiment mais qui transforme l’air en quelque chose de plus dense, de plus habité. La forêt de Fontainebleau sentait la résine et la terre retournée. Les sentiers que les promeneurs du dimanche empruntaient en famille étaient déserts depuis longtemps.
Uriel marchait vite. Puis de plus en plus lentement, à mesure qu’il approchait.
Il y avait dans cette décélération quelque chose d’involontaire comme si son corps, plus sage que son esprit, savait que certains lieux demandent à être approchés avec déférence. Que l’on n’entre pas dans un espace sacré comme on entre dans un bureau ou dans un commerce. Que le passage du profane au sacré exige, au minimum, un changement d’allure.
Il retrouva le bloc de grès sans hésitation.
Cela l’étonna lui-même il avait craint de chercher, de tourner en rond, de ne plus retrouver cet endroit précis dans le chaos des rochers et du lierre. Mais ses pieds avaient su. Comme s’ils avaient mémorisé quelque chose que son cerveau analytique n’aurait pas pu cartographier.
La pierre descellée était toujours là.
Légèrement différente la pluie avait foncé le grès, et une fine pellicule de mousse nouvelle avait commencé à coloniser le bord de l’interstice. La nature reprenait doucement ce que la nature avait offert. Mais l’ouverture demeurait. Étroite. Irrégulière. Réelle.
Il s’agenouilla dans l’humus mouillé.
Cette fois, il ne trembla pas.
III. La Nuit Recommence
La lumière montait, comme la première fois. Dorée, stable, vivante.
Et avec elle les voix.
Uriel ferma les yeux une seconde avant de regarder. Il voulait entendre d’abord. Laisser le son précéder l’image, comme dans ces instants de musique où l’on garde les paupières closes pour que rien ne vienne parasiter l’entrée directe du son dans l’âme.
La voix du Grand Maître était la même. Cette voix grave et posée qui n’élevait jamais le ton parce qu’elle n’en avait pas besoin la certitude tranquille porte naturellement plus loin que les éclats.
— Frère Second Sénéchal, quel est le but de nos travaux ?
— Nous travaillons pour affranchir les hommes du joug qui pèse sur eux et les contraint de plier la tête devant l’injustice et l’oppression.
Uriel posa le front contre la pierre froide.
Ces mots-là, il les avait entendus un mois plus tôt sans pouvoir les retenir tous. Cette nuit, ils tombaient en lui comme des pierres dans une eau profonde. Non pas avec le bruit des certitudes imposées, mais avec la résonance lente et durable de ce qui trouve son fond.
Affranchir les hommes du joug.
Combien de fois, dans sa vie d’ingénieur raisonnable et de citoyen consciencieux, avait-il utilisé ce mot : liberté sans jamais vraiment s’interroger sur ce qu’il désignait ? La liberté comme absence de contrainte extérieure, tout au plus. Jamais comme conquête intérieure. Jamais comme ce chemin ardu qui commence précisément là où les chaînes extérieures ont été brisées et où l’on découvre, avec une stupeur souvent douloureuse, que les chaînes les plus solides sont celles que l’on s’est forgées soi-même.
— Frère Second Sénéchal, quelle heure est-il ?
— La nuit commence.
Il colla son œil à l’interstice.
IV. Le Catéchisme des Profondeurs
La salle était identique et pourtant différente, comme tous les lieux que l’on visite deux fois. La première fois, on voit la surface. La seconde, on commence à voir la structure.
Les flambeaux. Les hommes debout. Les manteaux sombres. Et au centre, dominant l’espace sans l’écraser, le Grand Maître épée dans la main gauche, main droite sur le cœur qui présidait à ce qui, Uriel le comprenait maintenant, n’était pas une réunion mais une célébration. La célébration hebdomadaire ou mensuelle de quelque chose que ces hommes avaient décidé, ensemble, de ne pas laisser mourir.
Le catéchisme reprit. Cette fois, Uriel l’écouta avec une attention différente non plus l’attention du curieux qui découvre, mais celle, plus exigeante, de celui qui commence à comprendre que chaque question et chaque réponse s’adressent aussi à lui.
— Frère Premier Sénéchal, qui es-tu ?
Un homme se leva. Pas le plus jeune. Pas le plus imposant physiquement. Mais quelque chose dans sa façon de se redresser une lenteur délibérée, une verticalité qui semblait venir de l’intérieur plutôt que d’un effort musculaire signalait quelqu’un qui avait depuis longtemps cessé de jouer un rôle pour habiter réellement ce qu’il était.
— Je suis l’éternel Chevalier qui redresse les torts.
Uriel sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine une émotion qu’il ne sut pas immédiatement nommer. Ce n’était pas de l’admiration au sens ordinaire. C’était plus proche de la reconnaissance comme si quelque chose en lui avait toujours su que cette définition existait quelque part, et qu’il venait seulement de la retrouver.
L’éternel Chevalier qui redresse les torts.
Pas le héros victorieux. Pas le saint intouchable. L’éternel c’est-à-dire celui qui recommence toujours, qui ne se décourage pas, qui sait que les torts ne seront jamais tous redressés et qui se lève quand même, chaque matin, parce que la direction importe plus que l’arrivée.
— Frère Premier Sénéchal, la minute est solennelle ! Avant de clore les travaux, je te somme de me dire quels sont tes droits.
— Mes droits consistent à ne pas me soumettre aveuglément aux décrets de la Loi Divine, mais d’y collaborer.
Uriel dut retenir un souffle.
Collaborer.
Non pas obéir. Non pas subir. Non pas courber la tête devant un décret tombé du ciel sans que la conscience humaine ait eu son mot à dire. Mais collaborer ce mot magnifique qui implique deux volontés, deux intelligences, deux libertés qui se reconnaissent mutuellement et choisissent d’œuvrer ensemble.
Dieu n’était pas un tyran, selon ces hommes. Il était un partenaire.
Et l’homme n’était pas un sujet. C’ était un co-créateur.
La voix du Grand Maître se tourna vers l’autre côté.
— Frère Second Sénéchal, réponds ! Quels sont tes devoirs ?
— J’ai pris l’engagement de ne point subir les événements, mais de les transformer.
Le dialogue s’approfondit encore. Uriel ne bougeait plus il avait cessé de sentir le froid de la pierre sous ses genoux, le mouillé de la terre sous ses paumes. Son corps semblait avoir décidé de se rendre discret pour laisser toute la place à ce qui entrait.
— En quoi consiste la consécration d’un Chevalier du Temple, Grand Élu Chevalier Kadosch ?
La réponse vint, lente et précise comme une sentence rendue après longue délibération :
— Elle consiste à franchir la limite. Elle a pour but de transformer les obstacles en échelons de l’Échelle Mystique. Le but d’aujourd’hui sera l’échelon de demain.
Uriel ferma les yeux.
Transformer les obstacles en échelons.
Il pensa à ses propres obstacles. Ils étaient nombreux certains anciens, certains récents, tous encore présents d’une façon ou d’une autre dans la texture de ses journées. L’échec de son mariage, dix ans plus tôt, qu’il avait traversé comme on traverse une maladie grave en survivant, mais sans comprendre ce que la maladie avait voulu lui apprendre. Les années de travail intense et joyeux suivies d’une période de vide professionnel qui l’avait laissé désemparé, sans carte ni boussole. Le deuil de son père, jamais vraiment fait, toujours différé derrière les occupations et les urgences raisonnables.
Des obstacles. Qu’il avait enjambés, contournés, oubliés quand c’était possible.
Jamais transformés.
Le but d’aujourd’hui sera l’échelon de demain.
Et si ses échecs n’avaient pas été des échecs mais des marches mal comprises ? Et si toute cette matière douloureuse, accumulée au fil des ans, n’attendait que d’être reconnue pour ce qu’elle était réellement : les matériaux bruts d’une construction qu’il n’avait pas encore commencé ?
— Quel est l’ennemi irréconciliable que les Chevaliers combattent ?
— Tous les Chevaliers, tous les héros ont toujours combattu le Serpent pour le vaincre et le contraindre à servir.
Contraindre à servir non pas détruire. Non pas nier. Mais retourner la force adverse, la transmuter, l’obliger à devenir instrument de lumière. Le Serpent n’est pas à tuer. Il est à transformer. Comme le venin qui, à la bonne dose, devient remède. Comme la peur qui, traversée jusqu’au bout, devient courage.
Le Grand Maître laissa tomber dans le silence de la salle souterraine une formule latine et sa voix, en la prononçant, prit une résonance particulière, celle des mots qui ont été répétés si longtemps qu’ils ont fini par s’imprégner dans les pierres mêmes où ils résonnent :
— NON NOBIS, DOMINE, NON NOBIS, SED NOMINI TUO DA GLORIAM.
Non pour nous, Seigneur. Non pour nous. Mais pour la gloire de Ton Nom.
Uriel, qui n’était pas croyant au sens conventionnel du terme ou du moins qui avait toujours pensé ne pas l’être sentit quelque chose se déposer en lui à l’écoute de cette phrase. Quelque chose comme une humilité soudaine. Non pas l’humilité de celui qui s’abaisse, mais celle, infiniment plus difficile, de celui qui accepte de n’être pas le centre. De n’être pas la finalité. D’être au service de quelque chose qui le dépasse et qui, précisément parce qu’il le dépasse, lui confère une dignité qu’aucun succès personnel n’aurait pu lui donner.
— As-tu franchi la limite ?
— J’ai été au-delà du royaume des formes.
— Quelle était ton arme ?
— Le Vouloir sans désir.
VI. La Définition
Un silence s’installa.
Différent des silences ordinaires. Un silence travaillé, habité, qui n’était pas l’absence de son mais sa forme la plus concentrée.
Puis la voix du Grand Maître reprit et Uriel, à l’écoute, comprit que ce qui venait était le cœur de tout le reste. La clé de voûte dont les échanges précédents n’avaient été que les arcs-boutants.
— Frère Premier Sénéchal, qu’est-ce qu’un parfait Chevalier du Temple, Grand Élu Chevalier Kadosch ?
L’homme se leva une dernière fois. Et cette fois, sa voix avait perdu jusqu’à la moindre hésitation comme si cette définition, il la portait depuis si longtemps en lui qu’elle était devenue identique à lui-même :
— Celui qui a prêté le serment irrévocable de maintenir coûte que coûte les principes de l’Ordre, de défendre coûte que coûte la cause de la Vérité.
— Comment les Chevaliers du Temple défendent ils cette cause ?
— En combattant à outrance, sans trêve et sans quartier.
Et puis plus doucement, comme une confidence faite à la salle entière :
— Nous nous sommes armés pour garder les avenues sacrées qui mènent à la Terre Sainte, au Sanctuaire de l’Esprit.
VII. La Pierre et l’Homme
Uriel demeura longtemps après que les flammes eurent été éteintes une à une.
Il ne pensait pas. Ou plutôt il pensait d’une façon si différente de son mode habituel que le mot penser ne convenait plus vraiment. Il était dans cet état particulier que les mystiques ont décrit sous mille noms différents et que les psychologues modernes appellent, faute de mieux, flow cet état où la frontière entre celui qui perçoit et ce qui est perçu devient poreuse, presque transparente.
La forêt soufflait doucement au-dessus de lui. La pluie avait cessé. Quelque part, loin, une chouette signalait son territoire avec la régularité tranquille de ce qui n’a rien à prouver.
Il pensa à la formule qui l’avait le plus arrêté : le Vouloir sans désir.
Il avait passé sa vie à désirer. Des réussites, des reconnaissances, des amours, des certitudes. Et dans chaque désir accompli, il avait trouvé non pas le repos promis mais un nouveau désir, plus exigeant que le précédent comme si l’accomplissement avait pour seule fonction de déplacer le manque un peu plus loin sur l’horizon.
Le Vouloir sans désir.
Vouloir sans être tyrannisé par le vouloir. Agir sans être consumé par l’attachement au résultat. S’engager pleinement sans trêve et sans quartier, comme disait le rituel tout en tenant l’issue de la main ouverte plutôt que du poing fermé.
C’était là, il le sentait confusément mais avec une conviction nouvelle, la différence entre l’ego qui combat pour lui-même et le Chevalier qui combat pour la Vérité. L’un s’épuise. L’autre se renouvelle.
Il posa la main à plat sur la pierre descellée ce bloc de grès indifférent et précieux qui lui avait offert, deux fois maintenant, une ouverture sur quelque chose qu’il n’aurait jamais cherché de cette façon-là s’il l’avait cherché.
La pierre était froide. Réelle. Rugueuse sous les doigts.
Et Uriel comprit avec cette clarté simple et définitive qui caractérise les vérités qui ne font pas de bruit qu’il n’était pas venu là par hasard.
Qu’on ne vient jamais nulle part par hasard.
Que le hasard est le nom que l’on donne, faute de courage, à ce que l’on n’ose pas encore appeler la grâce.
VIII. Le Seuil
Il se releva.
Ses genoux protestèrent avec ce rappel salutaire que le corps adresse à l’esprit lorsque celui-ci a oublié trop longtemps qu’il habite de la chair et non de l’éther. Il s’étira, regarda le ciel entre les cimes des chênes. Quelques étoiles, entre les nuages qui s’écartaient lentement. Pas assez pour constituer une constellation reconnaissable. Juste assez pour rappeler que le ciel existe au-delà des nuages, même quand on ne le voit pas.
Il allait repartir.
C’est alors qu’il l’entendit.
Un pas. Un seul. Derrière lui. Sur l’humus.
Il se retourna lentement.
Un homme se tenait à une dizaine de mètres immobile entre deux chênes, un manteau sombre sur les épaules. Il ne bougeait pas. Il ne parlait pas. Il regardait Uriel avec une expression qu’Uriel, dans la faible lumière des étoiles filtrées, ne parvint pas à déchiffrer complètement. Ni hostile. Ni accueillante. Quelque chose entre les deux ou peut-être au-delà des deux.
L’homme hocha la tête. Très légèrement. Comme un signe de reconnaissance.
Puis il disparut dans les arbres avec la discrétion absolue de quelqu’un qui connaît chaque racine de ce sol.
Uriel resta seul.
Le cœur battant pas de peur. De quelque chose d’autre. De cet état particulier où l’on comprend que quelque chose vient de commencer, et qu’on ne pourra plus faire semblant de ne pas l’avoir senti.
Il reprit le chemin.
Mais cette fois, en marchant, il ne cherchait plus à comprendre ce qu’il avait vu.
Il cherchait à comprendre ce qu’il allait faire.



