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Uriel et Les Pierres Descellées (épisode 5)

I. Le Seuil

La forêt, ce soir-là, ne ressemblait à aucune des deux fois précédentes.

Uriel le comprit dès qu’il s’engagea sous les premiers chênes, la clef serrée dans sa poche comme une promesse qu’il portait contre sa cuisse. Les autres nuits, il était venu en intrus, en voleur d’images, en témoin clandestin dont le cœur battait de la peur délicieuse de celui qui regarde sans être vu. Cette nuit, quelque chose avait changé dans la qualité même de l’air. La forêt ne le cachait plus. Elle l’attendait.

Il suivit le sentier qu’il connaissait maintenant par cœur, jusqu’au chaos de grès où la pierre descellée ouvrait son interstice de lumière dorée. Mais cette fois, en approchant, il vit que la pierre elle-même avait bougé. L’ouverture s’était élargie, comme si quelque main invisible avait, entre deux visites, agrandi le passage.

Un homme l’attendait devant.

Le même manteau sombre que dans le métro, que dans la première nuit. Le même hochement de tête tranquille, sans surprise, comme si toute cette histoire n’était qu’une chorégraphie patiemment réglée dont Uriel ne faisait que découvrir, pas à pas, les figures déjà écrites.

— Vous êtes venu, dit l’homme. Ce n’était pas une question.

— Je n’ai plus le choix, dit Uriel.

— Si, répondit l’homme avec un calme qui n’admettait aucune réplique. Vous avez toujours le choix. C’est précisément ce qui va être mis à l’épreuve.

Il s’effaça devant l’ouverture.

— Entrez. Cette nuit, vous ne regarderez plus à travers la pierre. Vous descendrez par elle.

 

II. La Descente

Le passage était plus large qu’il n’y paraissait de l’extérieur, taillé dans le roc avec une précision qui ne devait rien au hasard géologique. Un escalier de pierre, usé en son centre par des générations de pas, s’enfonçait dans l’obscurité tiède.

Uriel descendit.

La lumière des flambeaux grandit à mesure qu’il approchait, et avec elle cette chaleur particulière qu’il avait déjà sentie deux fois à travers la fissure de grès — mais qui, cette fois, l’enveloppait tout entier, comme si la salle souterraine elle-même reconnaissait sa présence et la laissait entrer dans son corps.

Il déboucha dans le Sublime Aréopage.

Les Chevaliers étaient là, debout dans leurs manteaux sombres, formant une assemblée silencieuse de part et d’autre d’une allée centrale qui menait vers une balustrade basse, au-delà de laquelle Uriel devina, plus qu’il ne vit, un espace différent — plus sombre, plus dense, comme un seuil entre deux mondes.

Le Très Puissant Grand Maître se tenait au centre, l’épée dressée. Il regarda Uriel avec une attention qui n’avait rien d’hostile, mais qui n’avait rien non plus de complaisant. C’était le regard d’un homme qui évalue, sans juger encore, ce que la matière qu’on lui présente est capable de devenir.

— Frère qui te tiens sur le seuil, dit-il, l’heure a sonné pour prouver que tu es un homme d’excellence, purifié de toute souillure et de tout préjugé. Car ceux-là seuls peuvent franchir cette barrière, limite qui sépare les mondes formel et informel.

Uriel sentit son cœur battre fort. Non de peur — ou pas seulement de peur. D’autre chose. Une excitation grave, presque sacrée, qui ressemblait à ce que devait ressentir un homme à la veille d’un combat dont il sait qu’il ne sera plus jamais tout à fait le même après l’avoir livré, qu’il en sorte vainqueur ou vaincu.

— Avancez, dit le Grand Maître.

Deux hommes vinrent se placer de part et d’autre d’Uriel.

L’un en noir des pieds à la tête, le visage à demi masqué par une capuche profonde. L’autre vêtu de blanc, immaculé, une présence presque lumineuse dans la pénombre de la salle.

Le Poursuivant Noir. Le Poursuivant Blanc.

 

III. L’Épreuve de la Balustrade

— Tu es une volonté, dit le Poursuivant Noir d’une voix sèche, presque brutale. Maîtrise la matière !

Il étendit les bras et, sans prévenir, poussa Uriel violemment vers la balustrade.

Uriel chancela. Le sol parut se dérober sous lui — non pas physiquement, car ses pieds restaient fermement posés sur la pierre, mais dans cette sensation de vertige intérieur qui accompagne les moments où l’on est précipité, sans préparation, vers une limite qu’on n’a pas choisie.

Un gong résonna, frappé fortement par un Chevalier dont Uriel ne vit pas le visage. Le son emplit la salle entière, vibra dans sa poitrine, dans ses os.

Il pensa, dans l’instant suspendu qui suivit, à toutes les fois où la vie l’avait poussé ainsi, sans préavis, sans douceur. Le divorce qui était tombé sur lui comme une gifle inattendue. La mort de son père, brutale, sans le temps des adieux. Le licenciement qu’il n’avait pas vu venir. La matière de l’existence ne demande jamais la permission avant de heurter. Elle pousse. Elle bouscule. Elle exige qu’on tienne debout sans qu’on ait eu le temps de se préparer à tenir.

Tu es une volonté. Maîtrise la matière.

Il redressa les épaules.

Le Poursuivant Blanc s’avança alors, se plaçant face à lui, et étendit les bras à son tour.

— Tu es une âme, dit-il, et sa voix, contrairement à celle du Noir, portait une douceur presque maternelle. Clame depuis l’Abîme !

Il fit reculer Uriel, doucement, pas à pas, vers l’Occident.

Le gong résonna de nouveau, mais cette fois effleuré à peine, un son léger qui s’éteignit presque aussitôt qu’il était né.

Uriel sentit quelque chose se dénouer en lui. Après la violence de la poussée, cette douceur n’était pas un soulagement ordinaire. C’était une révélation. Il comprit, dans cet instant précis, que la vie ne l’avait jamais seulement bousculé. Elle l’avait aussi, bien des fois, doucement retenu — par un ami arrivé au bon moment, par une parole entendue par hasard, par cette force invisible qui avait empêché qu’il s’effondre tout à fait dans les pires de ses nuits.

La violence et la douceur. Le Noir et le Blanc. Deux forces qui, ensemble, et non l’une sans l’autre, façonnaient un homme.

 

IV. Avance et Demeure

— Avance ! dit le Poursuivant Noir. Et tu vaincras le monde.

Nouvelle poussée. Nouveau gong, fort, presque violent.

— Demeure ! dit le Poursuivant Blanc, presque aussitôt. Le monde a été vaincu.

Uriel, ballotté entre ces deux forces contraires, sentit pour la première fois quelque chose qu’il n’avait jamais éprouvé avec cette clarté : que le combat véritable n’était pas entre lui et le monde extérieur. Il était entre ces deux voix qui parlaient en lui depuis toujours, sans qu’il les ait jamais nommées — celle qui pousse à conquérir, à avancer, à se battre contre tout ce qui résiste, et celle qui invite à demeurer, à accepter, à reconnaître que certaines victoires se gagnent dans l’immobilité plutôt que dans l’assaut.

— Si vous voulez savoir, osez, reprit le Noir. Ignorez ce symbole et avancez sans crainte. Hardi, preux Chevalier…

Sa voix se fit plus grave encore, et il prononça des mots dans une langue ancienne :

— REGNUM COELORUM VIOLENZA PATE.

Le Royaume des Cieux se prend par la force.

La poussée suivit, brutale, et le gong frappé fortement résonna comme un tonnerre contenu.

Uriel vacilla de nouveau vers la balustrade — et cette fois il sentit, sous ses pieds, le bord même de la limite. Un pas de plus, et il basculerait dans cet espace plus sombre qu’il avait deviné au-delà, sans savoir ce qui s’y trouvait.

Mais le Poursuivant Blanc intervint, sa voix calme comme une eau profonde :

— La violence est l’arme des faibles. Je ne piétine rien, car toute chose créée est sacrée. Je ne foule même pas le sol, j’y appose mes pieds.

Uriel sentit ses jambes se stabiliser. Le contraste entre les deux phrases latines et françaises, entre la conquête et le respect, entre la force qui prend et la présence qui pose, le traversa comme un courant électrique.

Le Royaume des Cieux se prend par la force.

Je n’appose mes pieds, je ne foule rien.

Comment ces deux vérités pouvaient-elles coexister sans s’annuler ? Uriel comprit, dans l’instant même où la question se formait en lui, que c’était précisément cela, l’enseignement : il n’y avait pas de contradiction à résoudre, mais une tension à habiter. Il fallait à la fois la détermination farouche de celui qui ose franchir ses propres limites, et la révérence absolue de celui qui sait que rien de ce qu’il franchit ne lui appartient véritablement.

 

V. Enfant de la Liberté

— Enfant de la Liberté, dit le Poursuivant Noir, méprise les idoles !

Poussée. Gong fort.

— Frère de la Vérité, répondit le Poursuivant Blanc, vénère les symboles !

Recul doux. Gong léger.

Uriel, désormais, ne luttait plus contre le mouvement. Il avait cessé de chercher à reprendre son équilibre selon ses propres critères, et s’était mis, sans le décider consciemment, à se laisser porter par l’alternance même — comme un nageur qui cesse de combattre la vague et apprend, à la place, à épouser son rythme.

Méprise les idoles. Vénère les symboles.

Encore une tension apparente, encore une fausse contradiction qui se dénouait à mesure qu’il cessait de vouloir la résoudre par la seule logique. Les idoles, comprit-il, sont les symboles que l’on a figés, arrêtés, transformés en objets de pouvoir plutôt qu’en portes vers le sens. Le symbole vivant, lui, ne s’adore pas : il s’habite, il se traverse, il reste toujours plus grand que ce qu’on en perçoit. Mépriser l’idole et vénérer le symbole, c’était la même exigence formulée deux fois, dans deux langages que la raison ordinaire séparait artificiellement.

 

VI. Le Serment

Le mouvement cessa.

Uriel se retrouva debout, immobile, à deux pas exactement de la balustrade — ni en deçà ni au-delà, exactement sur cette ligne où le Grand Maître l’avait annoncé : la limite qui sépare les mondes formel et informel.

— Frères récipiendaires, dit le Très Puissant Grand Maître, s’adressant à Uriel et à ceux qui, il le comprit alors seulement, l’accompagnaient cette nuit dans l’épreuve sans qu’il les ait remarqués jusque-là, tant son attention avait été absorbée par le combat des Poursuivants. Genou gauche à terre. Et répétez après moi ces paroles.

Uriel s’agenouilla.

La pierre froide contre son genou lui rappela, avec une netteté presque douloureuse, la première nuit — quand il était agenouillé de l’autre côté, dans l’humus mouillé, simple voyeur d’un mystère qui ne le concernait pas encore.

— Je jure de consacrer mes discours, mes forces et ma vie…

Il répéta.

— À défendre la croyance de l’Unité et des Mystères…

Il répéta, et sentit chaque mot s’imprimer en lui avec un poids que les mots ordinaires n’ont jamais.

— Je promets d’être soumis et obéissant au Chef de notre Ordre, toutes les fois qu’il en aura besoin…

Il répéta.

— Je passerai les mers pour aller combattre. Je lutterai contre les Rois et les Princes infidèles ou indignes.

Sa voix, en prononçant ces derniers mots, trembla légèrement — non de peur, mais de cette émotion particulière qui saisit un homme lorsqu’il prononce, pour la première fois de sa vie, un engagement qu’il sait ne plus pouvoir reprendre.

Il pensa, l’espace d’un instant, à quels Rois et quels Princes il aurait, lui, à combattre. Non pas des monarques de chair, dans ce siècle qui n’en connaissait presque plus. Mais les tyrans intérieurs qu’il portait depuis si longtemps sans les nommer : le doute qui paralyse avant même d’agir, la peur du jugement qui avait dicté tant de ses silences, la résignation confortable qui avait remplacé, année après année, l’audace qu’il avait eue dans sa jeunesse.

Ces Rois-là, il les combattrait.

— Relevez-vous, dit le Grand Maître.

 

VII. Le Franchissement

— L’heure a sonné, reprit le Très Puissant Grand Maître, pour prouver que vous êtes des hommes d’excellence, purifiés de toute souillure et de tout préjugé. Car ceux-là seuls peuvent franchir cette barrière, limite qui sépare les mondes formel et informel.

Il marqua une pause, et son regard se posa directement sur Uriel.

— Avancez.

Le Commandeur s’approcha, écarta l’épée et son support qui obstruaient le passage, et fit signe à Uriel d’avancer jusqu’à deux pas de la balustrade.

Le Poursuivant Noir vint se placer derrière lui. Le Poursuivant Blanc, devant.

Uriel comprit que ce qui allait suivre n’était plus une répétition de l’épreuve précédente. C’était autre chose — le moment où la tension entre les deux forces, longuement éprouvée, longuement habitée, devait enfin se résoudre non plus dans le ballottement mais dans un mouvement délibéré et conscient.

Il regarda devant lui, par-dessus la balustrade, vers cet espace plus sombre qu’il avait deviné depuis le début sans jamais oser le fixer directement.

Il pensa à la pierre descellée. À l’aigle bicéphale gravé dans le Marais. À la clef du Palladium qui pesait toujours dans sa poche. Aux deux textes qu’il avait lus dans la bibliothèque souterraine — celui de 1791, celui d’aujourd’hui — qui se répondaient à travers deux siècles et demi pour lui dire, chacun à sa façon, la même chose : vous avez le droit d’initiative. À vous d’oser.

Il pensa au Vouloir sans désir.

Et il avança.

Non pas poussé par le Noir. Non pas retenu par le Blanc. Mais par son propre pas, choisi, conscient, qui contenait en lui à la fois la fermeté de la volonté et la douceur du respect — la synthèse, enfin vécue dans la chair, de ce que les deux Poursuivants avaient mis tant de gestes à lui enseigner.

Il franchit la balustrade.

 

VIII. De l’Autre Côté

Ce qu’il découvrit au-delà n’était ni terrifiant ni grandiose au sens où il l’avait imaginé.

C’était simplement différent. Une qualité de silence plus dense. Une lumière plus basse, plus intérieure. Et une sensation, surtout — celle, irréversible, d’avoir laissé quelque chose derrière soi, sur l’autre rive, et de ne plus pouvoir y retourner tout à fait de la même manière.

Le Très Puissant Grand Maître s’approcha de lui, et pour la première fois depuis le début de la nuit, son visage s’adoucit d’un sourire bref, presque imperceptible.

— Bienvenue, Frère, dit-il simplement.

Uriel ne répondit rien. Il n’y avait rien à répondre. Il se tenait debout, dans cet espace nouveau, sentant battre son cœur avec une régularité retrouvée — non plus le tumulte de l’épreuve, mais quelque chose de plus calme, de plus profond, comme un fleuve qui a enfin trouvé son lit après avoir longtemps cherché sa direction à travers les rochers.

Il pensa, fugitivement, au libraire de la rue de la Verrerie. À l’homme du métro. À tous ceux qui, sans qu’il l’ait compris sur le moment, avaient préparé patiemment cette nuit.

Le Royaume des Cieux se prend par la force.

Mais on ne le foule jamais.

On y pose, simplement, avec respect, le pied qui a enfin osé.

Entre l’idole et le symbole, entre la violence qui pousse et la douceur qui retient, il n’y a pas de choix à faire. Il y a une tension à habiter — jusqu’à ce qu’elle devienne, enfin, un pas.

Rosada Esprit Libre
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Alexandre Remo ROSADA

Écrivain et Journaliste.

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