ASTERION — QUI JUGERA LE JUGE ?
Maât, Dharma, Tsedek et la Justice universelle
Nous réclamons tous la justice. Surtout lorsqu’elle doit s’abattre sur les autres.
Voilà peut-être le premier scandale.L’homme adore la justice lorsqu’elle prend la forme d’un tribunal où il ne comparaît pas.
Il veut des coupables. Des sanctions. Des têtes parfois.
Il exige la vérité avec cette étrange assurance de celui qui pense qu’elle habite nécessairement de son côté.
Mais une question demeure. Une question terrible. Qui jugera le juge ? Et qui pèsera la main de celui qui tient la balance ?
Au-delà des constellations connues existait une cité nommée Asterion.
Elle flottait entre trois soleils. Ses murailles étaient faites d’une pierre translucide qui révélait l’état moral de la cité.
Lorsqu’un homme mentait, une veine sombre apparaissait.Lorsqu’un innocent était condamné, un mur perdait sa lumière.Lorsqu’un puissant confondait l’autorité avec son intérêt, une tour entière devenait noire.
Depuis plusieurs cycles, Asterion s’assombrissait.Pourtant jamais elle n’avait possédé autant de lois.
Voilà qui devrait nous inquiéter.
Car il arrive aux civilisations de multiplier les règlements exactement au moment où elles ne savent plus ce qu’est le juste.
Les juges jugeaient.Les prêtres prêchaient.Les gouvernants gouvernaient.
Et chacun remplissait parfaitement sa fonction.
C’était bien le problème.
Mais au centre de la cité s’élevait le Temple des Trois Portes.
Trois gardiennes y veillaient.
La première était Maât.
Elle portait la plume et la balance.
Elle venait de cette Égypte qui avait compris très tôt que la justice n’était pas seulement une affaire de tribunaux mais d’équilibre cosmique.
Maât disait : Tout excès porte déjà en lui son châtiment. Elle cherchait la mesure.
La deuxième était Dharma.
Elle ne portait aucun code. Pour elle, la loi véritable précédait les lois humaines. Elle était devoir, ordre, responsabilité, juste place de l’être dans le monde.
Elle répétait : Ne demande pas seulement ce que le monde te doit. Demande-toi ce que tu dois au monde.
La troisième se nommait Tsedek. Elle venait de la vieille tradition hébraïque où la justice ne consiste pas simplement à départager deux ennemis, mais à relever celui que la puissance a courbé. Elle refusait qu’on appelle paix le silence des humiliés.
Elle disait : Une justice qui ne répare rien ne fait parfois qu’administrer proprement l’injustice.
Maât était la mesure. Dharma, le devoir. Tsedek, la réparation.
Trois chemins. Une seule montagne.
Mais les gardiennes finirent par faire ce que les hommes font souvent de leurs vérités : elles les transformèrent en territoires.
Maât trouvait Tsedek trop ardente. Tsedek trouvait Maât trop prudente. Dharma les trouvait toutes deux trop dépendantes des institutions.
Chacune possédait une part du vrai. Chacune finit par croire qu’elle possédait le tout.
Et il existe un fanatisme plus subtil que celui de l’erreur : le fanatisme de celui qui possède une vérité incomplète et la croit entière.
Platon l’avait pressenti.
Dans La République, la justice n’est pas seulement la sanction du coupable. Elle est harmonie : harmonie de l’âme comme de la cité, lorsque chaque force demeure à sa juste place et cesse d’usurper celle des autres.
Mais que devient l’harmonie lorsqu’elle protège le désordre établi ? Que devient la loi lorsqu’elle protège ceux qui l’écrivent ? Que devient le juge lorsqu’il cesse de douter ?
Un jour, le Cristal central d’Asterion se fissura. Ce cristal alimentait les sept quartiers de la cité en lumière.
On trouva près du sanctuaire un enfant.
Il s’appelait Elian.
Il venait du quartier inférieur. Le quartier des ouvriers, des étrangers, de ceux qu’une société remarque surtout lorsqu’elle cherche un responsable.
Ses mains étaient couvertes de poussière noire. Il avait franchi une porte interdite.
Il était donc le coupable idéal.
Le Conseil réclama une condamnation immédiate.
Maât consulta les preuves.
Elles l’accusaient.
Dharma interrogea l’enfant :
— As-tu désobéi ? demanda t elle
— Oui.répondit le novice
Tsedek observa la foule. Elle comprit qu’ Elian avait déjà été condamnée.
Non par le droit.
Par quelque chose de beaucoup plus rapide : le besoin collectif d’avoir un coupable. Un bouc émissaire.
Elian demanda seulement : — Puis-je expliquer pourquoi je suis entré ?
Mais personne n’écouta l’enfant.
Les faits semblaient suffisants.
Il fut condamné.
Alors au coeur de la nuit, le Cristal se brisa entièrement.
Asterion plongea dans l’obscurité.
Les trois gardiennes demandèrent alors accès aux archives.
Le Conseil refusa.
Maât protesta : elle fut accusée de troubler l’ordre. Dharma désobéit : elle fut destituée. Tsedek réclama la vérité : elle fut arrêtée.
Toutes trois furent jetées dans la Crypte des Juges.
Et pour la première fois, celles qui parlaient de l’injustice découvrirent son goût.
Il est tellement plus facile d’avoir une philosophie de la souffrance quand c’est quelqu’un d’autre qui souffre.
Dans la crypte, on retira à Maât sa balance. À Dharma son bâton. À Tsedek son rouleau.
Plus d’instrument. Plus de fonction. Plus de pouvoir.
Alors commença l’initiation.
Car toute initiation véritable commence peut-être ainsi :par la perte de ce qui nous permettait de croire que nous savions.
Maât comprit que les preuves peuvent être fabriquées. Dharma comprit que l’obéissance peut devenir complicité. Tsedek comprit que l’indignation elle-même peut devenir aveugle.
Ce fut leur Œuvre au noir.
Non celle des métaux. Celle des certitudes. Dissoudre. Briser. Descendre.
Solve.
Puis, dans le silence, leurs trois symboles commencèrent à rayonner. La plume. La roue. Le rouleau.
Les trois lumières se rejoignirent.
Coagula.
De leur union naquit une flamme blanche. Elle n’avait pas de visage. Elle ne portait aucun livre. Elle ne jugeait personne.
Elle posa seulement cette question :
— Qui jugera le juge ?
Silence.
Alors retentit cette parole christique :
« Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. »
Voilà le déplacement décisif.
Le tribunal change d’adresse.
Avant de juger le monde, descends dans ta propre crypte.
Avant de peser le cœur d’un autre, pose le tien sur la balance.
Avant d’accuser les ténèbres, regarde celles dont tu es capable.
Mais attention.
Cette justice intérieure n’est pas une justice molle.
Elle ne consiste pas à tout pardonner.
Le Christ lui-même ne nie pas le mal.Il refuse que le mal ait le dernier mot.
« Aimez vos ennemis » n’est pas une vaine invitation.
C’est une discipline autrement plus exigeante : combattre l’injustice sans devenir intérieurement, semblable à celui qu’on combat.
Camus se tient exactement sur cette ligne de crête.
L’homme révolté dit non!! Il refuse l’humiliation. Il refuse le meurtre !!!
Mais sa révolte se corrompt dès qu’au nom d’une justice future elle autorise tous les crimes présents. Une justice qui prétend purifier le monde par la haine prépare simplement une nouvelle injustice.
L’Histoire en possède quelques charniers.
Soudain les chaînes des trois gardiennes tombèrent.Les archives du Temple s’ouvrirent.
La vérité était simple. Elle l’est souvent.
Le Cristal avait été saboté par certains gouvernants.
Ils voulaient provoquer la peur pour obtenir davantage de pouvoir. Il leur fallait une menace.
Puis un coupable. Elian avait tout ce qu’il fallait.
Il venait d’en bas. Il ne disposait d’aucune influence.Et il se trouvait là.
Seulement voilà :
il n’avait pas détruit le Cristal.
Il avait découvert la fissure et tenté de la réparer.
La poussière noire sur ses mains était celle du mal qu’il avait voulu combattre.
On libéra immédiatement l’enfant.
La foule réclama alors la condamnation des dirigeants. Elle voulait leur faire subir ce qu’ils avaient fait subir. C’est généralement à cet instant précis que la justice risque de devenir vengeance.
Victor Hugo avait compris que la grandeur d’une société ne se mesure pas seulement à la manière dont elle célèbre les innocents mais aussi à la manière dont elle traite les coupables.
Un siècle plus tard, Robert Badinter porterait cette exigence jusque dans le droit, en faisant de l’abolition de la peine de mort une frontière morale : l’État ne doit pas devenir meurtrier pour condamner le meurtre.
Voilà le paradoxe.Le coupable doit répondre.Mais le juge ne doit pas devenir son reflet.
Maât refusa la vengeance. Dharma exigea la responsabilité. Tsedek exigea réparation.
Les anciens gouvernants furent donc condamnés à reconstruire ce qu’ils avaient détruit, restituer ce qu’ils avaient pris, écouter ceux qu’ils avaient humiliés et transmettre publiquement le récit de leur faute.
Ainsi Lorsque le Cristal fut restauré, Asterion retrouva la lumière.
Mais pas l’ancienne. Une autre lumière venue cette fois de l’intérieur !
Alors seulement les habitants comprirent que les trois gardiennes n’avaient jamais été trois justices concurrentes.
Voilà peut-être ce que Platon, Camus, Hugo et Badinter nous disent chacun depuis leur rive.
La justice n’est pas seulement la loi. Elle est ce qui permet de juger la loi. Elle n’est pas seulement la sanction.Elle est la limite que le juste s’impose à lui-même.Elle n’est pas seulement le châtiment du coupable. Elle est aussi la fidélité de l’homme à ce qu’il refuse de devenir.
Alors que reste-t-il ? Une plume. Une roue. Un rouleau. Et au milieu, un miroir.
Car le véritable Temple de la Justice n’a peut-être jamais été le palais où siègent les magistrats. Il est cette chambre secrète où aucun avocat ne plaide, où aucun témoin ne ment, où aucun public n’applaudit. La conscience.
Nous passons notre existence à demander que la lumière soit faite sur les autres.
C’est humain.C’est même très confortable.
Mais nous, franc maçons, nous savons qu’il existe une lumière beaucoup plus dangereuse.
Celle qui se retourne. Celle qui éclaire celui qui tenait la torche.
Alors la balance change de plateau.Le juge descend de son siège.
Et soudain, dans le silence du Temple, il n’y a plus ni accusateur ni accusé.
Il n’y a qu’un homme.Face à lui-même. En responsabilité et en liberté doté de son intime conviction.
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