Altérité, Unité, Spiritualité…de la Case Kanak au Temple…

Quelles similitudes et parallèles fondamentaux peut-il exister entre la culture traditionnelle Kanak et la culture de la Franc-maçonnerie universelle ?
Ici en Nouvelle-Calédonie ces deux lieux de spiritualité et de tradition favorisent la recherche. Ils sont tous deux, symboles de lien social unifiant en leur sein, une recherche d’harmonie. Mais, pourquoi convergent-ils ? Issus de deux panthéons culturels différents, ont-ils les mêmes objectifs de cohésion ?  Cherchent-ils dans leurs pratiques, à œuvrer, côte à côte en sérénité ?
Il est assez fréquent, en Nouvelle Calédonie, que des jeunes kanaks viennent « frapper à la porte » du Temple, mais hélas, peu d’entre eux poursuivent leur quête, certainement en raison de motifs personnels.
Pourtant la recherche de sens est universelle. Elle transcende les clivages, les codes et les représentations identitaires. Cette quête, reste donc possible sur les colonnes, du midi ou du septentrion.
Unis dans une spiritualité laïque, temples et cases, contribuent à dévoiler le sens, pour en donner pleinement à nos vies. Comme un sacré qui se serait incarné. Notre sacré à visage humain s’y épanouit en quelque sorte. Dans ces alcôves, ces cavernes, ces grottes, la réflexion prend naissance, s’affirme et nous guide, avec pour outils, les valeurs morales et la spiritualité.
Les valeurs morales, ce sont celles du bien et du mal. Le respect et les droits de l’humain augmenté de la bienveillance. Se conduire moralement vis-à-vis de l’autre, en le respectant mais également en lui voulant du bien.
La spiritualité  laïque est ce qui remplit notre vie, dans un questionnement intérieur en lien avec ce qui nous préoccupe au plus profond, c’est-à-dire, les énigmes de la vie et la mort, des âges, du temps, de l’amour, de l’éducation. Nous sommes là, au centre de la spiritualité laïque. Non religieuse et dogmatique. Car si la religion, enferme et nous demande de croire dans un certain salut de la vie, prédéfini. La spiritualité laïque elle, nous ouvre avec lucidité sur notre propre raison. Elle nous demande, non pas de croire à un Dieu mais à nous-mêmes. Elle nous demande de faire éclore ce que nous sommes, et non pas d’agir suivant un modèle déterminé à l’avance.
Renforcés par nos Valeurs morales et notre Spiritualité Laïque, nous avançons dans les voies que nous traçons, au cœur d’une société mondialisée insensée.

II   

Au milieu du XIXème siècle, lorsque, en 1853, la France prenait possession de la Nouvelle Calédonie il faut se souvenir que « ce territoire n’était pas vide », comme nous l’indique le préambule de l’Accord de Nouméa. (1998). « La Grande Terre et les Iles étaient habitées par des hommes et des femmes qui ont été dénommés kanaks. Ils avaient développé une civilisation propre, avec ses traditions, ses langues… »      Et parmi les formes de création Kanak, la Case Traditionnelle des Chefs, différentes d’un lieu à l’autre du Pays, est toujours au XXIe siècle un marqueur de la puissance des autorités coutumières.        
Elle symbolise l’Unité. Elle est un lieu de palabres, où se réunissent les anciens des différents clans. Le chef dirige et organise la parole qui circule en son sein, afin de prendre en commun les décisions collectives.
Avec ces toits élancés et coniques sur la Grande terre, et de formes plutôt évasées aux Iles Loyautés, la Nouvelle Calédonie comptait plusieurs milliers de Grande Cases avant la présence européenne.
De son côté, la Franc Maçonnerie en Nouvelle Calédonie est datée au 10 octobre 1868 suite à une autorisation donnée par le Gouverneur Charles Guillain (1862-1870).
La première loge maçonnique de Nouvelle-Calédonie est installée presque un an plus tard, par le Grand Orient de France, le 8 septembre 1869.
Elle prend alors le nom d’Union Calédonienne. Ironie de l’histoire ce nom sera celui du premier parti politique multiculturel dont la devise fortement teintée de fraternité était « deux couleurs, un seul peuple ».
Un an après, en 1870, la loge fit bâtir un temple à l’emplacement de l’ancienne Fédération des Œuvres Laïques (FOL) en plein cœur de Nouméa. Aujourd’hui détruit, il est à noter que
depuis 1870, presque toutes les obédiences reconnues, œuvrent en Nouvelle Calédonie.

III      

Désormais à l’intérieur de ces deux espaces, se déroulent les échanges constructifs propices au perfectionnement de l’homme au sein de la société.
Deux microcosmes qui manifestent un ordre. Celui des Clans et de la Chefferie pour la case et celui de l’Obédience et du Rituel, pour les Frères unis en fraternité.

En quelque sorte nous sommes là,  hors du temps. Dans un univers spécifique grâce à l’ordre qui y règne. La recherche commune,  est celle d’aller ensemble et de rassembler ce qui est épars, en fait, de rechercher en commun des aboutissements positifs.
Dans ces deux « cosmos », la logique du logos, énergie créatrice, lutte contre le chaos.    L’objectif est de visiter l’intérieur de soi pour trouver en nous la pierre philosophale cachée ou perdue, en clair visiter notre propre être. Strictement interdites aux non-initiés, aux femmes et aux enfants, la Case Kanak du chef matérialise l’union entre les vivants et les morts. Jean Marie Tjibaou, leader indépendantiste assassiné en 1989 à Ouvéa, disait de la case « Les esprits des ancêtres devenus dieux, y descendent pour conseiller l’aîné dans la marche à suivre pour la tribu ».
Le Temple maçonnique, ouvert également aux seuls hommes initiés, pour certaines obédiences, est aussi le lieu de la transcendance, avec un principe spirituel initiatique et a-dogmatique.
Au plan symbolique, dans la Grande Case Kanak, le chef est protégé. Le poteau central représente l’aîné et les poteaux du pourtour sont ses conseillers. Ils le soutiennent. Leur nombre correspond souvent au nombre de clans. Ainsi le fils aîné du clan Kanak effectue les transmissions orales. Il s’adresse à ses conseillers qui sont installés près des poteaux. En loge, les officiers de l’atelier œuvrent aussi également en transmettant savoir et connaissance.
Ainsi dans ces deux « grandes maisons de la Parole », la tradition est au cœur de l’expression des anciens, en direction des plus jeunes.
Les deux édifices sont des lieux de sociabilités et des sanctuaires consacrés. C’est dans ces creusets, que les pierres vivantes humaines vibrent, et se polissent entre elles, afin de s’ajuster pour bâtir des édifices communs à la gloire de la vertu.
Inspirés par la Sagesse des vieux et des ancêtres, ou par la maîtrise du collège des officiers, la parole circule et les actes du passé éclairent le présent en préparant l’avenir, pour renforcer les Clans d’un côté et l’Ordre Maçonnique de l’autre.

IV

Hors la Case comme hors le Temple maçonnique, la parole renforce ceux qui prononcent les mots. Jamais elle n’est figée, et son expression fait jaillir dans les deux cas, des gestes, que sont la Coutume pour les kanak et la transmission pour les Franc-maçon. Leur finalité est identique.

Le Rituel chez le Franc-maçon, est un langage symbolique vécut entre initiés, et qui toujours se transmets entre frères. Personne ne détient le rituel, il est mis en commun. Il agit ensemble. La redondance de sa pratique permet à celui qui le vit, de prendre sa place dans l’atelier, mais aussi de faire vivre son humanité pour lui-même et avec autrui. Il ne s’agit pas ici de briller, mais de procéder à sa propre ouverture, afin de s’éclairer en dedans et de rayonner en dehors.
Les Gestes de la Coutume dans le monde Kanak, sont aussi un ensemble de règles et de rituels précis et respectés par les clans autour de l’autorité de l’aîné. La coutume se vit pour des événements importants comme les naissances, les deuils, les mariages, l’accueil,  ou la célébration de l’igname. A ce moment-là, des discours sont prononcés, les histoires et les généalogies sont répétées. Il faut dire que le pouvoir de la Parole dans une société orale, véhicule des valeurs primordiales. Être dans la coutume, c’est donc obéir aussi à des règles communes, faires des actes et des gestes indispensables, comme dans les rituels maçonniques. C’est aussi s’engager personnellement, dans des relations précises avec des individus, à un moment et sur un lieu donné. C’est enfin reconnaître tacitement, que l’on fait partie du même groupe, et se reconnaître entre individus de ce groupe, par les mots, les paroles et les gestes, comme appartenant à un ensemble culturel donné. C’est être lié en quelque sorte par un serment.

V

Il en va de même pour notre rapport au sacré et à la spiritualité. Le Temple, lieu confidentiel, fermé, séparé du reste du monde par le rite, cherche à vivre son initiation par l’intelligence du cœur. Au cours des épreuves et des grades, le franc-maçon va du manifesté au non manifesté, du visible à l’invisible. Il cherche inlassablement briser le miroir, au-delà des apparences et des ombres de la caverne. C’est le miracle de l’initiation que de nous faire prendre conscience de la dualité qui réside en nous. Dépouillé de nos métaux, le sens caché des mystères apparaît, ainsi que notre dimension spirituelle. Cette perception du Visible et de l’Invisible est tout aussi présente dans l’espace coutumier Kanak ou une qualité d’écoute, est imposée à celui qui pénètre l’allée centrale des chefferies. Les références symboliques sont nombreuses et forcent le respect. Un arbre, un rocher, des plantes, peuvent symboliser dans la nature les portes entre le monde des morts et celui des vivants. Dans ce lieu où la parole est dite, la porte franchie ouvre un passage entre le profane et le sacré.
Cette magie s’opère aussi dans la Case du Chef. Protégé par le « gardien du seuil » qui refoule les âmes belliqueuses, comme le couvreur, ou l’expert saura reconnaître un impétrant. Ces espaces sont protégés, et l’accès de la porte de la Case kanak comme celle du Temple Maçonnique est surveillée. Surveillée et observée aussi par d’autres sentinelles, comme les chambranles, encadrant la porte de la Grande case. Ces appliques sculptées dans du bois symbolisent l’ancêtre décédé enveloppé dans sa natte comme dans un linceul. Une grande sérénité, une force tranquille se dégage de ces bas-reliefs chargé de mettre à couvert la case. Les travaux des hommes  peuvent s’y dérouler avec force et vigueur, et rencontrer les énergies favorables. Car il s’agit bien évidemment du passage d’un état à l’autre, à une autre connaissance, comme dans tous les lieux saints et initiatiques. Enfreindre les interdits ou violer les règles éveillerait la colère des ancêtres et des frères.
Aucuns étonnements, alors à se présenter en humilité, la tête penchée en avant, pour traverser la porte basse du Temple ou de la Case de Chef en forme de carré long  « assez grand pour laisser passer un homme plié en deux » nous dit l’explorateur James Cook.
Baisser la tête, se courber, s’abaisser, se présenter en boule comme le fœtus au moment de la naissance, cette position nous invite à la concentration, à laisser à la porte, les métaux, les vices, les attributs du paraître, afin de se révéler aussi pur et réceptif que possible.
Ces portes d’entrées deviennent aussi portes de sorties vers la société. Elles favorisent les échanges de solidarité et de fraternité.

VI

Mais au verbe, aux gestes et aux règlements en vigueur, doivent aussi s’ajouter la présence autant dans la Case Kanak que dans le Temple Maçonnique, de Lumières et de Feux protecteurs. Une case ne vit que lorsque elle est éclairée et protégée par le feu purificateur.
Sa fonction de réchauffement, préserve l’ossature du pourrissement. Au pied du poteau central, le foyer est aménagé. De forme ronde jadis il peut être de nos jours, carré ou rectangulaire bordé de gros caillou. Le feu chauffe la paille, protège et durcit le bois. Mais surtout, le feu  symbolique est vital, il « éclaire » les réunions, et les séances de transmissions orales. Le feu est présence. Parfois, on y ajoute des brindilles de bois-de-fer sec. Les flammes crépitent, et les hommes en réunion deviennent en quelque sorte, des maîtres du feu.
A travers lui les esprits des ancêtres s’expriment. Assis sur des nattes, la case devient alors le lieu de la parole lumineuse. Le feu du temps mythique est en action, à travers lui les symboles claniques et les totems surgissent, les récits des origines se racontent, rappelant que la société est en constant devenir et qu’il est nécessaire d’y contribuer avec « amour ».
Dans le temple maçonnique, également,  la Lumière ne meurt jamais, elle est vivante et demeure pour chaque franc-maçon venu la chercher, un mystère inexplicable et inexprimable. Ici tout est symbole de lumières : Volume de la loi sacré, équerre et compas mais aussi soleil, lune sans oublier les trois piliers, les bougies ou étoiles ou encore  les fenêtres du pavé mosaïque.
Temple et Case sont ces lieux de la Tradition où chaque frère à sa manière « allume le feu » intérieur en lui. Un feu destiné à éteindre les égos, et les passions afin d’ouvrir la porte de l’amour.

VII

Ainsi  de midi à minuit  sous la  voute étoilée  dans le carré long du Temple maçonnique, mais aussi à l’abri du monde dans « la Case Ronde », sous la flèche faîtière et ses coquillages, symbole de la société Kanak toute entière, les hommes, bâtisseurs et architectes, dans leur diversités culturelles, cultivent inlassablement et sous tous les Orients de la planète, les valeurs visibles et invisibles de l’esprit, pour donner un sens à leur vie dans le monde qui les entoure.
Dans ces lieux justes et parfaits, l’ordre contre le chaos, prend forme. Le but poursuivi est identique, améliorer la société et travailler, avec l’intelligence du cœur, pour les générations futures, en continuité, en stabilité et en progrès
Du carré au cercle, de la terre au ciel, les convergences qui nous rassemblent, ces valeurs universelles de respect, d’échange, et de partage, sont infiniment plus fortes et essentielles que celles qui nous divisent.

©Alexandre Rosada – 2020

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