Corps électoral figé : la démocratie à l’épreuve du réel
Corps électoral figé : la démocratie à l’épreuve du réel
Corps électoral figé : la démocratie à l’épreuve du réel
Il est des principes que l’on croit intangibles.
Des évidences que l’on pense universelles.
« Une personne, une voix. »
Mais la politique n’est pas le règne des évidences.
Elle est celui des tensions.
Car en Nouvelle-Calédonie, une question dérange :
peut-on être démocratique… sans être strictement égalitaire ?
Le corps électoral restreint n’est pas une anomalie surgie du néant.
Il est le produit d’une histoire.
D’un conflit.
D’une tentative fragile de paix.
L’Accord de Nouméa n’a pas institué une injustice par inadvertance.
Il a organisé une exception.
Non pour nier la démocratie,
mais pour éviter qu’elle ne devienne domination.
Car toute démocratie porte en elle un risque :
celui du nombre contre la mémoire,
de la majorité contre l’origine,
du présent contre l’histoire.
Le gel du corps électoral répond à cette crainte :
celle d’un peuple autochtone devenu minoritaire sur sa propre terre.
Fallait-il pour autant créer deux catégories de citoyens ?
La question demeure.
Et elle est légitime.
L’égalité politique est un idéal.
Mais l’histoire impose parfois des détours.
On cite souvent le suffrage universel comme horizon indépassable.
Mais il fut lui-même construit lentement, imparfaitement,
par exclusions successives : femmes, pauvres, colonisés.
Alors faut-il juger la Nouvelle-Calédonie à l’aune d’un principe pur
ou à celle d’un processus en cours ?
Les comparaisons historiques éclairent… mais trompent aussi.
Ni la loi des Burgraves,
ni l’Algérie de 1962,
ni l’Afrique du Sud de l’apartheid
ne peuvent être superposées mécaniquement au cas calédonien.
Chaque situation porte sa singularité.
Et la pensée sérieuse commence là :
dans le refus des analogies faciles.
Reste une tension irréductible.
D’un côté :
le droit égal, abstrait, universel.
De l’autre :
le droit différencié, concret, historique.
L’un protège l’individu.
L’autre protège un peuple.
Et la Nouvelle-Calédonie se tient précisément
sur cette ligne de fracture.
Alors, que faire ?
Dégeler brutalement, au nom de l’égalité,
c’est prendre le risque d’effacer une mémoire blessée.
Maintenir indéfiniment le gel,
c’est nourrir le ressentiment de ceux qui vivent sans pleine citoyenneté.
Entre les deux, il n’y a pas de solution simple.
Il n’y a que des équilibres à construire.
La véritable question n’est donc pas seulement juridique.
Elle est politique, morale, presque philosophique :
comment faire peuple,
là où l’histoire a séparé ?
Comment construire une communauté de destin
sans nier ni les racines, ni les parcours ?
Car la démocratie n’est pas seulement un mécanisme.
Elle est une confiance.
Et aucune règle électorale, aussi parfaite soit-elle,
ne remplacera jamais cette confiance fragile
qui permet à des hommes différents
de se reconnaître comme égaux.
Jean-Marie Tjibaou le pressentait déjà :
« Nous ne voulons pas sortir de la France pour revenir mendier par la fenêtre. »
Mais il savait aussi autre chose, plus profond :
qu’un peuple ne se construit ni dans la domination,
ni dans l’effacement.
La Nouvelle-Calédonie n’est pas un problème à résoudre.
C’est une équation à habiter.
Et peut-être faut-il accepter ceci :
la démocratie parfaite n’existe pas.
Elle se cherche, elle se corrige, elle doute.
Mais dès qu’elle cesse de douter,
elle commence à exclure.
On croyait que la justice était simple.
Elle ne l’est jamais.
Car entre l’égalité et l’histoire,
il n’y a pas de solution.
Il n’y a qu’un chemin.
Alexandre Rosada Journaliste écrivain 2020



