L’EXIL POUR VIVRE


L’exil devint ainsi nouvel ancrage. Il me permit de me recentrer. Etre exilé et me retrouver mais une deuxième fois, plus intense, que la précédente période. L’exil devenait prise de conscience, comme une chance de rachat.
Pour moi, l’exil comme nécessité, ne faisait alors plus de doute. Il devenait outil de progression, clef de voûte d’un nouvel édifice. Exil passager ou permanent, il m’apparut ni fuite, ni abandon. Il fut ce voyage qui nous entraîne au fond de nous. Il nous construit et nous enrichit, plus qu’il nous appauvrit. Le retour d’exil, est même, j’ose dire, une sublimation de l’exil.

Voyage personnel de découverte, mais aussi de libération, dans un voyage plus grand : celui de la vie.
L’exil est ce départ vers la quête de l’essentiel, pour oublier le superflu et accomplir son destin.
Tel Thésée, Cadmos le fondateur de Thèbes, Ulysse, Abraham, Moïse, Jésus ou Siddhârta, le départ et l’exil, nous transforme intérieurement. Cette confrontation avec l’absolu, cette marche en soi, ce pèlerinage, cet exil, cette errance, je la voulais également pour vivre et aller vers le centre, au cœur de mon intériorité, où se cache le trésor.
Je repense à Hugo qui s’exila à Guernesey, expulsé du territoire français. Ruiné, mais gardien de son honneur, et de sa conscience, avec une condition de paria, qu’il vécut comme une vitale nécessité pour sa création. L’exil, comme « état sauvage » pour une nudité de l’esprit, comme choix d’une pause, pour créer une œuvre, laisser une trace, un témoignage toujours vivant et dans Les chants du Crépuscule il nous exhorte :
« Espère, enfant ! Espère, demain ! Et puis demain encore ! Et puis toujours demain ! Crois dans l’avenir. »
Ovide, lui aussi, vécut un exil en l’an 8 de notre ère. Poète chassé par l’empereur Auguste, il fut éloigné de Rome, pour avoir écrit « l’art d’aimer » jugé pornographique. Son exil, dans le dénuement, il le magnifia dans l’écriture.
En relégué, pendant dix années, il écrivit sa mélancolie, sa nostalgie, sa détresse et sa douleur.
Un exemple d’exil, pour comprendre, ce que l’on fait de soi, lorsqu’on a tout perdu, est celui de Pablo Picasso. Fuyant la guerre civile espagnole, l’artiste se réfugia dans la création et sa vie intérieure afin de trouver un sens à sa vie, en lui, au-dessus de lui, et dans des conditions difficiles Une expérience d’exil pour échapper à la barbarie totalitaire,  comparable comme j’ose le dire, à celle que vécurent des milliers d’hommes et de femmes exterminées, dans les camps, lors de la deuxième barbarie mondiale.

L’immortelle Simone Veil en parle avec émotion de cette « incompréhension et de cette douleur immense », de l’exil par l’extermination planifiée qu’elle vécut avec l’arrachement à son peuple et aux siens. Une expérience hélas, incommunicable dit-elle car « les gens ne pouvaient pas comprendre, cette humiliation permanente ce sentiment de déchéance auquel nous avions lutté » Comme un double exil, un isolement par la négation des faits monstrueux vécut par les rescapés,  mais auxquels personne ou presque ne voulait croire.
Et je n’oublie pas non plus tous les dissidents politiques, culturels, sociaux, des quatre continents qui dans l’histoire de l’humanité ont fui les oppressions conjoncturelles, pour renaître en exil, dans d’autres pays accueillants et tolérants.

Mais, pour moi la figure ultime de l’exil reste Ulysse, ce Roi d’Ithaque, qui partit faire la guerre de Troie, mais qui n’avait qu’un idéal, celui de retrouver son cosmos intérieur, c’est-à-dire, la vie bonne, le retour à l’harmonie, avec les siens, sa patrie, contre les chaos du temps. Son odyssée est une initiation, ses d’étapes  des épreuves. Le trajet d’une expérience et d’un contact mystique dans la nature et de l’homme dans cette nature.
Après l’hubris de Troie, Ulysse dans son chemin de croix terrestre, au centre de lui-même, partit à la recherche de “sa” vérité. Il fût en quête de son âme humaine et de celle du monde.
Ulysse héros, vainquit la peur de la mort en refusant l’immortalité et la jeunesse éternelle que lui offrait la déesse Calypso, préférant « souffrir les flèches outrageantes du temps » comme dit Shakespeare et rester mortel pour rejoindre son île et retrouver sa famille. En clair  mieux vaut une vie mortelle réussie qu’une immortalité ratée.
L’Odyssée d’Homère nous parle toujours, au XXIe siècle en des termes actuel, du retour au pays natal, comme un chant de la remise en ordre du destin. Le rétablissement de l’harmonie. Comme le dit le poète « le temps ramènera l’ordre des anciens jours ». Oui, Ulysse nous ressemble car nous devons également poursuivre le chemin malgré la colère des dieux, et chercher un sens à notre vie. Que voulons-nous ? Mourir dans la disgrâce ? Vivre en héros et passer à la postérité ? Par son rachat de ses fautes morales, par l’exercice de la vertu et l’intelligence du cœur, l’initié ne peut-il pas sortir du désert en poursuivant son voyage ?
Ainsi ma condition humaine d’exilé m’a conduit au cœur de moi-même. En voyageur je suis parti à la recherche de ma terre perdue pour abolir les frontières entre le visible et l’invisible. Je suis parti pour me fuir, m’écrire, me débarrasser de quelque chose, et transformer la contrainte en liberté, comme une victoire sur cet asservissement.
J’ai en retour d’exil retrouvé en moi, mon vrai pays.
De Babylone à Jérusalem en espérance de rachat, avec un nom ineffable dans le cœur,  je suis encore en chemin et je recherche  la vérité.

@Alexandre Rosada – 2020

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