Les Noces  du  Temps qui Passe …

« Il n’est d’usurpation plus haute, qu’aux vaisseaux de l’amour »
Porphyre

 

Quelle que soit sa forme, c’est à une fête que nous sommes conviés tout au long de notre existence. Une fête de l’amour transcendant et sacralisant. Elle nous permet de sublimer nos bas instincts, d’en faire le moteur de notre vie exemplaire. Un amour de paix et de joie, d’espérance et de charité nous conduit à notre illumination intérieure, éclairant un monde de ténèbres, sans laquelle nous ne serions que des êtres incomplets.
L’amour est l’ultime sens de ce qui nous entoure. Il ne s’agit pas de sentiment ni de sensiblerie, mais de vérité, origine de toute création.
…mais notre histoire serait-elle la même sans la poésie, le symbolisme et la métaphore de la connaissance ésotérique, alchimique, théologique et hermétiste ?
Car il faut oser entrer dans la maison de l’amour, afin de trouver le chemin de sa vie. Avoir le courage de s’affronter. Oser trouver cette demeure mystérieuse, pour célébrer ces noces alchimiques dans le déroulement du temps, afin d’effacer dans notre âme et dans notre cœur les cicatrices  imparfaites.
Nous parlons ici de révélation, du désir spirituel, éblouissant, et,  en réponse à cet appel d’amour, nous trouvons ce que nous cherchons, à savoir, notre épanouissement en humanité par l’amour de toutes choses.
Ici, arbres ou pierres, minéral et végétal font sens. Nous y puisons dans la terre sombre toute la sève qui circule. Nous y recherchons la paix, une parole cachée, une part de notre vérité, pour discerner peut-être des réponses à nos détresses et nos vies éphémères.
Devenir amour, pour vivre l’amour, tous les jours, jusqu’à la mort.
Nous luttons inlassablement à construire notre âme et notre esprit, avec l’espérance de renaître dans le cycle du destin. Si la vie était ronde ne chercherions-nous pas à déchiffrer le code pour atteindre le  passage mystérieux qui connecte ceux qui sont de l’autre côté, avec ceux dont le monde ici-bas est la demeure  provisoire ?
Dans notre chair, nous tentons puissamment de vivre, non par  anéantissement, mais en métamorphose.
« Meurs et deviens » nous dit Goethe, « Deviens ce que tu es » ajoute Nietzsche, et Johan Valentin Andrea lui, nous invite à partager, au-delà de l’espace et du temps, les noces alchimiques de Christian Rosenkreutz.

Œuvre de longue haleine écrite en dix ans, il nous raconte dans son livre, sept tableaux de l’expérience du chevalier Rosenkreutz, un personnage fictif,  âgé de 81 ans soit 3 fois 27 ans, et imaginé en 1459.
L’auteur, dans un style allégorique et poétique relate, à la veille de fête pascale, la métamorphose d’une résurrection royale.
Récit codée, ésotérique, la dramaturgie de la mise en scène, est nourrie des interrogations sur le monde. Il s’approche de l’essence même de notre existence, en révélant une connaissance qui reste souvent obscure et secrète. Personnage méditatif, le chevalier Rosenkreutz, est en errance permanente, en humilité et en ignorance pour faire émerger l’art de l’écoute, et de la sagesse vécue.
Cet érudit nous plonge également dans l’harmonie des mondes, celui d’en haut et celui d’en bas, insistant sur l’unité du cosmos, avec comme obligation l’espérance, rôle fondateur de la progression de l’humanité. C’est à cette ascension qu’il nous invite, malgré les épreuves, mais qui se nourrie de l’élan de nouveaux recommencements. Ainsi sa méditation solitaire nous éclaire.

Dans un premier tableau, l’histoire de ce chevalier nous dit qu’une vierge du nom d’Alchimia  le convie par lettre à des noces royales de la résurrection.
Un soir dans sa demeure alors que souffle le vent du diable au-dehors, apparaît une femme ailée, d’une merveilleuse beauté, vêtue de bleue et d’or. Armé d’une trompette d’une main, et de lettres à remettre dans tous les pays de l’autre, elle s’avance et tends en silence, au chevalier une petite missive qu’elle pose sur une table, avant de s’envoler par la fenêtre, soulevée de ses ailes puissantes diaprées d’yeux.
Désormais, le vieil homme que nous sommes tous, ou bien serons bientôt,  s’interroge  sur la décision à prendre. Que décider ?
Celui du l’abandon au temps, l’abandon à la dérive du corps et du cœur ? Ou bien risquer ce chemin de montée et de descente en soi, pour saisir l’ineffable étincelle, en clair, retrouver le feu créateur et la jonction des énergies opposées ?

Ici l’amour est encore une fois le moteur de notre quête, car l’amour est la vie de l’âme, unifiant et transformant. L’amour tire l’amant hors de lui, et le fait aimer.
L’âme est à sa place, là où elle aime, davantage que là où elle anime.

Le Chevalier en lisant la lettre que lui a livré la muse Alchimia semble circonspect.
Il y est dit en lettres d’or, que ces Noces auquel il doit s’élever, lui causeront dommages s’il n’y est pas préparé ou bien, s’il se comporte légèrement.
Que faire ?
Rosenkreutz s’endort et fait un rêve. Dans ce songe il se voit enfermé dans un souterrain avec d’autres gens, comme lui tous, tentent de s’échapper. Tous sont comme lui des invités aux noces,  et tous sont comme lui confinés dans cette cave, grotte ou caverne. Trop nombreux ils vont tous subir des épreuves afin de déterminer les neuf qui auront le droit de passage pour le chemin du banquet alchimique.
Ainsi s’achève le premier tableau et  l’épreuve de distillation,  ou les uns restent au fond du gouffre et d’autres en émergent pour continuer leur quête.

Commence alors le deuxième tableau. On y voit le chevalier en partance pour les noces.
Vêtu de lin blanc et d’un bâton piqué de roses rouges, avec dans sa besace du pain du sel et de l’eau, il entre dans une forêt verdoyante, et découvre une croisée de quatre chemins sans indication. Il lui faudra choisir la bonne voie, mais laquelle ?  Sachant qu’aucune d’entre elles ne permets de retour. Les doutes et craintes assaillent le chevalier. Il s’interroge, indécis, car il craint de faire une chute sur telle voie, ou de mourir en prenant une autre.
Alors comment être l’élu car il ne peut pas repartir en arrière ?
Affamé par tant de réflexions, il  s’assoit et sort de sa besace son pain et le rompt.
Immédiatement une colombe immaculée, symbole de l’âme, apparaît et descends d’un arbre.  Elle le réconforte avant de fuir devant les attaques d’un corbeau noir.
Le chevalier excédé partit à la poursuite du volatile choisissant malgré lui le chemin prédestiné à emprunter.

L’errance du chevalier se poursuit une fois la nuit tombée, et voici qu’il se sent appelé par une douce et étrange musique. L’ermite Rosenkreutz en sortant de la forêt découvre un château.
Il entre dans la demeure, et l’immense porte rehaussée de ferronneries se referme sur lui.
Le château, il faut le dire, est un lieu souvent chargé de symboles. Tantôt château blanc ou noir, pour y abriter soit le bien ou le mal, il est également le lieu où se manifeste, le visible et l’invisible.
Et c’est là que Christian,  va connaitre le chemin de sa régénération.

En cet espace mystérieux, au centre d’une vaste salle de banquet, notre chevalier découvre nombre d’invités.
Apparaît alors à nouveau la vierge annonciatrice auréolée d’une intense lumière. Une fois de plus elle indique aux convives qu’une épreuve singulière les attends ; l’examen sans concessions qui jugera de leur indignité ou de leur vertu.
Rosenkreutz assiste alors, tel un rêve,  à un spectacle digne des montreurs de marionnettes.
Au bas d’une montagne, bordée d’une vallée, s’affaire au fond de celle-ci, une foule innombrable de postulants à vivre les noces alchimiques. Tous sont attachés par la tête à des fils tenus par un vieil homme qui volait dans les airs au-dessus, dans un ciel nuageux.
Armé d ‘un ciseau, ce sage, coupait ces cordons ombilicaux ou ces fils de la vie, en fonction des vertus des candidats. Certains se gaussaient, d’autres larmoyaient et plusieurs se vantaient de leur titres et pouvoir afin d’attirer la noble indulgence. Mais rien n’y faisait, le vieil homme barbu tel un démiurge puissant, tranchait le fil des âmes sulfureuses des maudits vaniteux, bouffis d’orgueil et de prétention,  en lieu et place de l’humaine humilité.
Avec cet épisode s’exprime, dans cette histoire, une forme de parodie, qui nous dit, l’ardente nécessité de donner une âme, aux pantins de chiffons et de loques, que nous incarnons lorsque nous en sommes dépourvus, ainsi qu’en témoigne également la légende du Golem.
A défaut, de sens et d’être, le néant accomplit son œuvre. Et voilà qui met fin au deuxième tableau.

Le jour venu des noces, est la troisième représentation.
Elle se déroule dans une salle sur fond rouge, de la couleur de la robe de la dame qui préside la cérémonie.
Une balance d’or,  chargé de rendre compte de la condition de chacun,  avec sept poids inégaux, images des sept vertus, est placée  au milieu de la salle.
La satire sociale peut commencer. Nobles, savants, fripons, hommes pieux ou chercheurs savants, tous, vont être jaugés, évalués, examinés,  pour connaitre leur degré de capacité à assister aux noces nuptiales. Le chevalier Rosenkreutz est immédiatement absout. Il reçoit un habit de pourpre, une branche de laurier et il peut ainsi assister aux peines des autres participants.
Les condamnés sont déshabillés, les uns sont congédiés nus, les autres chassés à coups de fouets, d’autres avec des grelots. Certains sont pendus, noyés ou décapités. Ceux-là symbolisent cette matière lointaine, dégénérée et de mauvaise qualité. Ces supplices de l’aveuglement des hommes et de leurs forfaits se poursuivent jusque dans un jardin.
Sur ces faits, arrive ensuite une licorne silencieuse, d’une blancheur immaculée, le cou serti d’un collier d’or gravé de pierres mauves. Elle s’avance vers une fontaine et s’agenouille devant un lion juché sur la fontaine. Le lion saisit une épée qu’il brise puis rugit, alors, une blanche colombe portant un brin d’olivier en son bec apparut, mais  elle fut avalée par le lion.
Cette rencontre du lion et de la colombe est une allégorie mystique.
Le lion de justice figure Dieu devant lequel l’âme suppliante s’agenouille.
La colombe est l’esprit sain, principe de concorde et d’union. Le principe masculin et féminin, lion et colombe s’unissent non par la force mais par l’amour, car l’épée est brisée.
Le lion avale la colombe, de la paix et de la vie.
La scène est une parabole du mariage philosophique, du roi et de la  reine, d’où résulte le grand œuvre. D’en haut une lumière se mit à briller de plus en plus vivement, le couple se mit à rejoindre le centre de celle-ci. Ils ressentirent la chaleur pénétrer leurs membres, leur cœurs et leurs entrailles, devant à leur tour cette lumière.

Le quatrième tableau est celui de la Fête du sacrifice, celui qui précède la rencontre des fiancés des Noces Alchimiques.
Les invités après s’être préparé et avoir revêtus des habits de splendeur ineffable,  accueillis par de jeunes vierges, prennent place dans une grande salle. Trois trônes sont dressés côte à côte. Ils accueillent trois couples royaux. Celui du milieu  reçoit un jeune couple pas encore couronné. Sur le flanc droit un couple royal d’âge opposé occupe le deuxième trône.
De l’autre côté, un roi noir et une petite vieille voilée aux traits fins a pris place.
Le rideau se lève. Devant l’assemblée on joue un psychodrame sur le thème de la putréfaction.
Mais la vraie dramaturgie allait maintenant commencer. Toutes les personnes présentes, se raidirent en entendant le carillon sonner plusieurs coups. Toutes furent conviées à s’habiller de noir. La salle toute entière fut également tendue de noir, le sol et la scène fut également drapé de noir. Le chevalier Christian et  quelques autres invités s’assirent pour ne rien perdre de la scène. La femme maîtresse de cérémonie, apporta alors, six foulards noirs et l’on banda les yeux des six personnes royales. Le silence régnait.
Les serviteurs apportèrent six cercueils fermés, un fauteuil noir fut déposé au milieu d’eux. Enfin un homme, visage masqué portant une hache fit son entrée. Le vieux roi fut décapité immédiatement. Sa tête enroulée dans un drap noir fut déposée près du cercueil. Son sang fut recueilli dans une coupe que l’on posa à côté. Tous subirent furent décapité. L’homme noir avec sa hache le fut également par un comparse. Voilà ce que fut de véritables noces de sang. Mais quel est donc le but de cette macabre et sanglante séquence ? Trouver au cœur de la noirceur, la blancheur signe de leur souveraineté et entre noir et blanc nous trouvons le rouge, du feu, du cœur et du sang ? S’agit-il de l’accès au royaume ? S’agit-il de sortir de soi pour aller vers autre chose, un autre état, tel Lazare. Sortir de soi-même pour devenir et être. Un principe de liberté, d’amour et de vie. Cette séquence du Temple noir, il faut le dire,  est édifiante.
Ici le sacrifice volontaire du couple royal s’est déroulé, puis sa renaissance s’est accomplie en couple parfait. Nouveau couple qui à son tour se sacrifie, et ce,  pour redonner naissance, une nouvelle fois,  à un troisième couple royal, régénéré et augmenté dans sa perfection. Les nobles restes humains furent dissous progressivement et le liquide final obtenu,  remplit une sphère d’or en forme d’œuf. Il est mis à couver dans un creuset couvert, sur lequel le nom de Paracelse est inscrit.
L’or, l’œuf, Paracelse, ces noces alchimiques, nous renvoient à l’image du phénix qui renaît de ses cendres. Régénéré il se transforme à vue d’œil, en plusieurs états signifiant à son tour la recherche du Grand œuvre.
Avec ces noces de sang, il faut entendre dans ce massacre des rois, que la vie est entre nos mains et que la mort est toujours et encore source de vie.

Et sur le sens de ces noces c’est dans le cinquième tableau qu’il faut aller les chercher.
Il nous montre le voyage du chevalier Christian Rosenkreutz, dans les souterrains du château. Celui-ci entre par une petite porte et à l’intérieur découvre une voûte faiblement éclairée. Jadis on y entreposait les caisses du trésor royal.
Arrivé au bas d’un escalier, dans une immense salle trône, au milieu, un mausolée serti d’or et de pierres précieuses, d’une grande beauté. Un mausolée triangulaire, avec en son milieu une vasque en métal poli. Dans celle-ci une pluie, s’écoule d’un arbre miniature, dont l’eau se verse dans plusieurs autres coupes plus bas. Au sol une trappe de cuivre est ouverte et  on distingue des escaliers menant vers l’intérieur de la terre. Le chevalier Christian alluma une torche et pénétrant au plus profond de ce labyrinthe, découvrit le corps d’une femme qu’il ne toucha pas.
Ici cette figure féminine incarne la force fondatrice. La mère éternelle créatrice des formes de la vie. Femme, vierge et mère, fécondée par le dedans, nous murmurant l’esprit, qui nous illuminera au cœur même de notre être.

Dans le septième tableau qui clôt le voyage de Christian Rosenkreutz il faut admirer la beauté de la terre. Homme et femme sont « renaît ». Voilà, que l’échelle des degrés vers le spirituel est dressée. Ici l’apparente errance, annonce la prédestination. En montrant par le signe le monde céleste, il induit le contresigne qui désigne le monde terrestre. Nos destinées vibrent à la mystique de l’amour consumée par l’amour.
Tel le crucifié du Mont Calvaire, le chevalier Rosenkreutz, apparaît  comme au centre de la croix, par le feu de l’amour et la grâce de la rédemption universelle.
Il se consume et deviens une croix vivante. En mourant à lui-même à l’exemple d’un dieu sauveur, il prend la forme de la croix,  symbole de l’homme qui tend  les bras vers son destin.
Ainsi, son amour irradie la lumière spirituelle, pour ceux qui l’ont perdue.

Alexandre Rosada © 2020

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